Considérons l'hypothèse suivante: la décadence se caractérise par un goût prononcé pour le naturel qui ressemble à l'artificiel. Ainsi dans le roman "A Rebours" de Huysmans, le héros Des Esseintes se passionne-t-il pour les fleurs naturelles qui ont l'air de l'artifice, du faux...
Le rapport que les sociétés contemporaines entretiennent avec le corps et ses représentations me semble relever de la même logique. L'artifice (le maquillage, le vêtement, la chirurgie esthétique...) n'a plus pour fonction de souligner, rehausser, révéler la beauté naturelle d'un corps de chair et d'os (le rouge à lèvres, après tout, ne fait qu'imiter la couleur naturelle des lèvres). Aujourd'hui, le corps doit s'artificialiser, nier sa naturalité et se confondre avec un canon dont la virtualité est affirmée. Le personnage de l'androgyne, qui marque les périodes de décadence, peut nous aider à comprendre ce phénomène (le chanteur de "Tokyo Hotel" constituerait en cela l'archétype de l'androgyne contemporain). L'androgyne, tout en demeurant un être naturel, fait de chair et d'os (le chanteur du groupe en question suscite le désir physique de ces nombreuses fans), s'est détaché de son irréductible naturalité, celle du sexe. Que l'on ne se méprenne pas sur le sens de cet article: loin de moi l'idée de stigmatiser les signes d'une époque décadente, mon analyse est purement esthétique et n'a aucune prétention moral(isant)e.
Le beau corps serait donc naturel mais proche à s'y méprendre d'une anti-nature froide et désinvolte. N'est-ce pas ce qui se joue autour du coprs "anorexique" que l'on exhibe sur les podiums? Ce corps à la maigreur extrême est finalement ambivalent: en essayant de s'éloigner des fonctions vitales et triviales (ce corps ne se remplit (nourrit) pas plus qu'il n'a besoin de se vider, parce qu'il n'a rien en trop), le corps "anorexique" révèle toute sa natualité (les os saillants rappellent avec force les réalités biologiques qui sous-tendent cette apparente superficialité).
Nos sociétés, obsédées par la propreté et la perfection plastique, ne sont-elles pas en train de renverser le rapport nature-culture qui prévalait jusque là dans les représentations du corps? Ce renversement, esthétiquement et philosophiquement passionnant, est aussi socialement et politiquement dangereux. La société, parce qu'elle exerce une pression de plus en plus forte sur les corps (via le psychisme des individus), risque désormais de broyer ces fleurs aux couleurs figées sous le vernis d'une marque déposée...