Les parents, depuis leur naissance, les ont nourris au pétrole. Et les petits s'en sont gorgés, ils ont tété, tété jusqu'à plus soif, jusqu'à ne plus pouvoir s'en passer. Evidemment, ils ont fait taire leurs vilains frères qui les mettaient en garde contre ce lait empoisonné, qui ne cessait de s'épuiser. Fi! La précieuse liqueur coulait à flot et faisait grandir les petits, sous le regard, toujours bienveillant, de leurs parents.
Ce matin, les enfants se sont réveillés le ventre moins plein que d'habitude: la source magique commence à se tarir, il n'y en aura bientôt plus pour tout le monde. Alors les ados accusent leurs parents, et se rebellent: ils font leur crise d'adolescence. Ils crient, s'indignent, sortent dans la rue pour y faire des bêtises, insultent leur papa quand celui-ci vient les voir pour les calmer. A qui la faute? Aux parents inconscients, qui n'ont jamais voulu donner à leur progéniture les moyens de son autonomine? Aux enfants insouciants, qui ont refusé de grandir pour rester dans l'ombre rassurante de l'ignorance? Les frères jadis rejetés se tiennent dans un coin, un sourire narquois et inquiet dessiné sur les lèvres.
Cependant, les parents indignes ont trouvé la solution pour ramener la tranquillité dans la maison agitée: l'argent de poche, histoire de faire taire les fils ingrats pour un moment. Mais peut-on acheter à si bon prix la paix sociale quand la situation est si préoccupante? Les parents, parant à tout éventualité, ont ressorti les bons livres d'histoires qu'ils contaient naguère à leurs bambins pour mieux les endormir. Dans ce monde idéal où la voiture est reine, les hommes découvrent chaque jour, très loin là-bas à l'autre bout du monde, de nouvelles réserves de pétrole inépuisables. Si les temps s'assombrissent pour le royaume, ce n'est pas pour bien longtemps: bientôt le soleil brillera à nouveau sur les carrosseries triomphantes, bientôt les enfants tèteront avec autant d'allégresse que dans leurs vertes (?!) années.
Les mauvais frères, qui n'ont jamais cru à ces histoires, sont toujours mis de côté: de quel droit viendraient-ils perturber la douce rêverie des autres? Pourquoi ces malfaisants prennent-ils un malin plaisir à effrayer tout le monde? Certes ils n'avaient pas tout à fait tort, mais après tout, ce ne sont pas eux qui commandent, ce ne sont pas eux les parents!
Finalement les ados font leur petite crise comme tous les jeunes de leur âge: ils disent vouloir quitter la maison, prendre leur indépendance, mais ils restent tard le matin dans leurs lits bien douillets, et rentrent le soir à l'heure du repas. Comme tous les jeunes de leur âge, ils éprouvent cette angoisse diffuse qui s'attache à l'avenir, au fatidique moment où il faudra vraiment changer d'appart, de ville, de vie...
Espérons en tout cas qu'ils mûriront assez tôt pour prendre leur destin en mains sans s'en remettre aux promesses démagogiques de parents désemparés qui se sont trompés d'époque. Espérons que, devenus adultes, il ne faudra pas agir avec eux comme avec des enfants: leur taper sur les doigts pour qu'ils comprennent que c'est mal, leur promettre la carotte et leur tendre le bâton, les punir pour ne pas qu'ils recommencent, les distraire un moment pour leur faire avaler, sans qu'ils s'en aperçoivent, la pillule dont le goût ne leur sied pas.