Faux sous-titrage, mises en scène douteuses, règles inéquitables, tricheries et manipulations de la production (cette fameuse "prod" dont on parle comme un démiurge dissimulé dans l'ombre et que le commun des mortels ne voit jamais) ne passent désormais pas inaperçus et alimentent les débats des télespectateurs sur la Toile.
Secrets de Polichinelle
Cette année a vu se multiplier les révélations impromptues à l'encontre des règles du jeu. Les secrets des candidats -pour la plupart divulgués avant même le début de l'émission- ne sont plus qu'un prétexte, un ornement qui n'est plus le coeur de l'émission. Non seulement le public se moque d'une chasse aux secrets qui n'a plus d'intérêt, mais les habitants eux-mêmes (chose nouvelle cette année) enfreignent les règles et brisent sciemment la mécanique de révélation.
Deux conséquences s'imposent alors:
1) le secret n'est plus l'attribut qui donne au personnage son épaisseur et sa raison d'être dans le jeu.
2) les porteurs de secret refusent les règles, les contournent ou les transgressent, se rebellant contre la fameuse Prod qui oscille entre agacement et inventivité pour sauver son jeu
L'autre chasse aux secrets
Les télespectateurs, ayant découvert la télé-réalité depuis 2001, portent sur elle un regard de plus en plus critique et averti. Ils se fendent de commentaires, de polémiques et de pétitions pour dénoncer les injustices et les orchestrations malhonnêtes dont ils s'estiment les victimes, au même titre que les candidats qu'elles visent.
Les secrets que le public s'acharne à débusquer sont désormais ceux de la Prod: qui veut-elle favoriser? qui souhaite-t-elle mettre en difficulté? comment tire-t-elle les ficelles de la maison des secrets? quelles sont ses véritables relations avec tel ou tel candidat?
Tous le savent: si les votes à proprement parler ne sont peut-être pas "truqués", la trame narrative ( le "story-teeling") mise en place au fil des quotidiennes oriente indéniablement ces derniers.
Le déplacement de la notion même de secret dans "Secret Story" révèle les rapports qu'entretient le grand public avec les média: nous sommes entrés dans l'ère du soupçon et de la méfiance. Dans un monde où circulent constamment des flots de données, la vérité de chaque information est remise en question, passée au crible de l'esprit critique ( de plus en plus aiguisé) des lecteurs, spectateurs... La "Prod", cercle mystérieux et tout-puissant dont le logo apparaît au début de chaque émission (comme pour la marquer de son sceau discret mais réel), est la véritable détentrice de secrets à l'assaut desquels nombre d'internautes se sont lancés. Les candidats ne sont plus que des instruments (au service des desseins d'Endemol) et des indices (à la disposition du public).
Ce déplacement, cette nouvelle conception du secret expliquent la popularité plus qu'éphémères des candidats (on est loin de la "durée de vie" d'une Loana ou d'un Steevie, icônes de la première télé-réalité) qui ne sont finalement que des médiateurs entre le public et la production: ils perdent tout leur intérêt dès qu'ils sont extraits de la situation fictionnelle créée par le jeu. Ils ne sont plus que les pions posés sur un plateau (la polysémie est intéressante) le temps d'une partie d'échec entre télé-spectateurs et télé-créateurs, partie dont on pourra identifier le Roi, la Reine, les cavaliers et les fous...
La mythologie du secret était déjà à l’œuvre il y a un an, lors du premier Secret Story. La majorité des secrets renvoyait alors le spectateur au thème de la métamorphose.
Le premier secret découvert fut celui d’Erwann, candidat qui souhaitait changer de sexe, et dont la transformation physique était en cours : il incarnait le phantasme de l’androgyne, voire de l’hermaphrodite.
Gabriel (ambiguïté du sexe de l’ange) était quant à lui l’instrument de la Voix (divine ?) dans le jeu. Précisons que Gabriel portait un signe religieux clairement identifiable, comme s’il jouait lui-même avec son nom et le rôle qu’on lui avait attribué dans la maison des secrets.
Il rejoint en cela le groupe des personnages Janus.
Les personnages Janus
Laly était flic mais strip-teaseuse la nuit.
Un autre candidat, présenté comme l’intello de la maison, était aussi escort boy.
Ces secrets étaient fondés sur une capacité de transformation, de métamorphose, de travestissement.
Le trouble des identités
Au trouble des identités sexuelles s’ajoutait le jeu des identités cachées : Maxime, fils d’Henri Leconte, Xavier, mari de Tatiana et Tatiana, épouse de Xavier.
La mise en scène des triplées au début de l’émission (elles devaient se relayer l’une après l’autre dans la maison comme si elles ne représentaient qu’une seule et même candidate) fut également significative. Comme nous l’avons déjà remarqué dans l’article précédent, la révélation est donc indissociable d’une reconnaissance (dans tous les sens du terme).
Comme dans les grands cycles mythologiques, les liens secrets étaient avant tout des liens de parenté proches…
Que penser des secrets d’Ophélie et de Marylin, respectivement playmate et naturiste ? Toutes les deux se mettent à nu, jouent avec l’être et le paraître, l’identité voilée et dévoilée…
Que penser de l’opposition violente qui s’est peu à peu dessinée entre Tatiana (la blonde) et Laly (la brune) ? Ne nous a-t-on pas rejoué la sempiternelle rivalité entre l’héroïne claire et l’héroïne sombre ?
Les secrets que les candidats de Secret Story doivent s’efforcer de cacher, si certains sont insolites, s’avèrent finalement assez banals. En effet, la quasi-totalité d’entre eux ne font que renvoyer le spectateur à un noyau mythologique qui imprègne la pensée occidentale depuis des siècles. Chaque candidat incarne un type, un personnage (mythique) dont il joue (plus ou moins consciemment) le rôle.
Les personnages en contact avec un autre monde
Le prêtre anglican : le prêtre est par éminence en contact avec un au-delà, un monde invisible au commun des mortels. Il est celui qui peut entrer en communication avec des réalités surnaturelles.
Le médium : comme le prêtre, la fonction du médium est bien d’assurer un lien entre deux mondes. Dans la maison des secrets, le médium prend une nouvelle dimension : il devient incarnation du jeu lui-même (l’œil-logo de l’émission pourrait être son totem), peut-être même le double du spectateur qui connaît les secrets que protègent les autres candidats.
Le croque-mort : le mot « mort » n’apparaît pas pour rien dans la formulation de ce secret. Là encore, ce personnage est en contact avec l’au-delà, avec la réalité la plus terrifiante et la plus mystérieuse. La mort constitue également un thème mythique important dans la maison des secrets…
Les héros, les survivants
Le héros, demi-dieu, est précisément celui qui a affronté la mort, et qui l’a vaincue. Il fut donc lui aussi en contact avec l’autre monde. La figure du survivant est donc très proche de celle du héros.
Le survivant du tsunami : le candidat dont le secret est à lire dans le tatouage dorsal aurait survécu au tsunami de 2006. Héros au corps grec, il a traversé l’épreuve de l’eau, l’image même de la vague géante faisant référence à un imaginaire mythologique. Cette épreuve initiatique se laisse déchiffrer sur son corps, sous la forme de mystérieux signes. Le corps du héros devient le support même de sa vie, le parchemin sur lequel s’inscrit son exploit (les constellations ne représentent-elles pas le corps de héros grecs ?).
Le candidat qui vit avec une balle dans la tête aurait survécu à une fusillade dans un collège canadien. Le héros porte dans son corps les stigmates de la mort à laquelle il a échappé. Le survivant a passé l’épreuve du feu, celle de la folie meurtrière et monstrueuse, celle aussi du crime de masse. Comme dans l’épopée, le héros (être d’exception) ne se soustrait pas à une mort personnelle, il transfigure un destin collectif en dépassant les qualités des hommes ordinaires : c’est la signification même de la survie.
Les amours secrètes : de Platon à Don Juan
On ne compte plus les couple (vrais ou faux là n’est pas la question) qui hantent la maison des secrets. L’histoire d’un couple dans Secret Story peut se résumer en trois étapes :
1) une désunion apparente : les deux candidats (dont l’union est secrète) sont séparés par et dans le jeu
2) la révélation du secret ne se dissocie pas d’une scène de reconnaissance, au cours de laquelle les amoureux se retrouvent : ils se reconnaissent et le public les reconnaît
3) la réunion des amants séparés : on retrouve ici le schéma platonicien inversé ou prolongé (les deux amoureux sont unis sous forme de boule avant d’être séparés par la foudre de Zeus et d’errer à la recherche l’un de l’autre). On notera que dans le mythe platonicien, les couples originellement inséparables sont aussi bien hétéro qu’homosexuels…
Don Juan : la survivance du mythe est incarnée de manière évidente par le candidat aux 780 conquêtes, tableau de chasse impressionnant s’il en est… Il serait intéressant d’analyser l’évolution du mythe, recyclé par la télé réalité…
La scène reconnaissance
La scène de reconnaissance, où s’opère le passage de l’ombre à la lumière, est aussi une scène de dévoilement. Cet épisode fondateur de nombreux mythes constitue un rituel incontournable de Secret Story. Chaque secret révélé donne lieu à une véritable scène de reconnaissance.
En cela, la candidate qui cache son identité de princesse nous renvoie à l’histoire d’Anastasia, survivante (elle aussi) du massacre de la famille du tsar de Nicolas II. On rechercha alors la princesse déchue et l’on dut démasquer de nombreuses usurpatrices… Ce secret n’est donc pas sans évoquer d’autres contes ou fresques historiques…
Considérons l'hypothèse suivante: la décadence se caractérise par un goût prononcé pour le naturel qui ressemble à l'artificiel. Ainsi dans le roman "A Rebours" de Huysmans, le héros Des Esseintes se passionne-t-il pour les fleurs naturelles qui ont l'air de l'artifice, du faux...
Le rapport que les sociétés contemporaines entretiennent avec le corps et ses représentations me semble relever de la même logique. L'artifice (le maquillage, le vêtement, la chirurgie esthétique...) n'a plus pour fonction de souligner, rehausser, révéler la beauté naturelle d'un corps de chair et d'os (le rouge à lèvres, après tout, ne fait qu'imiter la couleur naturelle des lèvres). Aujourd'hui, le corps doit s'artificialiser, nier sa naturalité et se confondre avec un canon dont la virtualité est affirmée. Le personnage de l'androgyne, qui marque les périodes de décadence, peut nous aider à comprendre ce phénomène (le chanteur de "Tokyo Hotel" constituerait en cela l'archétype de l'androgyne contemporain). L'androgyne, tout en demeurant un être naturel, fait de chair et d'os (le chanteur du groupe en question suscite le désir physique de ces nombreuses fans), s'est détaché de son irréductible naturalité, celle du sexe. Que l'on ne se méprenne pas sur le sens de cet article: loin de moi l'idée de stigmatiser les signes d'une époque décadente, mon analyse est purement esthétique et n'a aucune prétention moral(isant)e.
Le beau corps serait donc naturel mais proche à s'y méprendre d'une anti-nature froide et désinvolte. N'est-ce pas ce qui se joue autour du coprs "anorexique" que l'on exhibe sur les podiums? Ce corps à la maigreur extrême est finalement ambivalent: en essayant de s'éloigner des fonctions vitales et triviales (ce corps ne se remplit (nourrit) pas plus qu'il n'a besoin de se vider, parce qu'il n'a rien en trop), le corps "anorexique" révèle toute sa natualité (les os saillants rappellent avec force les réalités biologiques qui sous-tendent cette apparente superficialité).
Nos sociétés, obsédées par la propreté et la perfection plastique, ne sont-elles pas en train de renverser le rapport nature-culture qui prévalait jusque là dans les représentations du corps? Ce renversement, esthétiquement et philosophiquement passionnant, est aussi socialement et politiquement dangereux. La société, parce qu'elle exerce une pression de plus en plus forte sur les corps (via le psychisme des individus), risque désormais de broyer ces fleurs aux couleurs figées sous le vernis d'une marque déposée...
"Pouvoir d'achat"! C'était LE mot de la campagne électorale, c'est l'expression magique qui envahit les discours, les journaux, les débats... C'est le mot à la mode pour promettre, s'indigner, critiquer, espérer... « Pouvoir d'achat », « Croissance » et « Consommation » constituent aujourd'hui la sainte Trinité de l'idéologie économiste triomphante. Mais plus que jamais, le « pouvoir d'achat » est censé être la clef magique qui nous ouvrira les portes de la prospérité, de la joie et du bonheur. Le problème de ces expressions devenues banales, anodines, « doxiques », c'est qu'on oublie d'y penser à force de les prononcer à tout bout de champ, exactement comme l'on finit par oublier le sens originel d'une formule magique: le signifié, dans l'incantation magico-religieuse, perd toute importance au profit du signifiant qui se soutient lui-même.
Arrêtons-nous un instant pour essayer d'analyser cette expression, beaucoup moins neutre qu'il n'y paraît:
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« pouvoir », synonyme de puissance, de possibilité. Le pouvoir, indissociable de la liberté, est ce qui permet de, ce qui donne la possibilité de...
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« d'achat », synonyme de consommation. Militer pour le « pouvoir d'achat », c'est donc donner le pouvoir/la liberté de consommer, donner des armes aux petits soldats de la société de consommation.
L'expression semble alors oxymorique: donner du « pouvoir d'acahat », c'est avant tout donner la liberté de s'enfermer dans le système production-consommation qui réduit l'individu à sa seule dimension économique. L'invasion du « pouvoir d'achat » dans notre vie quotidienne signe une nouvelle victoire de l'idéologie libérale: on ne s'adresse pas aux citoyens mais aux consommateurs, on soumet le langage et le politique à la logique économ-ique/iste. Le « pouvoir d'achat » est d'abord synonyme d'aliénation (langagière, sociale).
D'aucuns ont même opposé le pouvoir d'achat au pouvoir de vivre, le seul qui permet à l'homme de s'épanouir dans la multiplicité de ses dimensions. Le nouvel humanisme que nous recherchons pour contrer la logique néo-libérale mondialisée doit mettre au centre de sa réflexion cette notion du pouvoir vivre, qui comprend une dimension:
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économique et sociale: on ne peut pas vivre sans un salaire décent, qui permette à chacun d'évoluer dans des conditions d'existence décentes. Les milliers de personnes qui fouillent les poubelles des magasins parisiens ne sont pas des consommateurs auxquels il manque le « pouvoir d'achat » qui leur permettrait de se procurer ces produits dans les rayons de ces mêmes magasins, mais des êtres humains, des citoyens dont le revenu ne permet pas de vivre dans la dignité
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environnementale: les pollutions et les maladies de civilisation qu'elles engendrent menacent aujourd'hui directement le pouvoir (de) vivre.
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sociétale: le pouvoir vivre, c'est aussi, nous l'avons dit, permettre à l'individu de s'épanouir dans la pluralité des activités qui composent sa vie, c'est donner du temps, donner l'espace social et politique nécessaire au déploiement et à l'épanouissement de ces activités.
Le pouvoir vivre n'est pas quantitatif, il est qualitatif. Alors que le pouvoir d'achat est négatif (il correspond à une dépense pour posséder un objet source de frustration parce qu'incapable de fournir le bonheur que la consommation promet), le pouvoir vivre est positif (il vise un épanouissement, un accomplissement, une plénitude). Le pouvoir vivre est peut-être le mot clef d'une politique de civilisation, de sobriété et de convivialité, une politique réellement humaniste libérée du triple dogme défini par Utopia (la société de consommation, le mythe de la croissance, la centralité de la valeur travail).