"Kings of the world", tel est le titre du nouveau documentaire sur les Etats-Unis actuellement projeté dans nos cinémas "alternatifs". Ce titre pose en fait une question: les Etats-Unis sont-ils encore cet Empire, cette superpuissance qui peut prétendre dominer le monde?
A la manière de Ionesco, on serait tenté de répondre que le roi se meurt. Et comme dans la pièce du dramaturge roumain, où le trépas de sa majesté est programmé au terme de l'heure et demie que dure la représentation, on prophétise aujourd'hui volontiers le déclin de l'Empire états-unien. Qu'en est-il réellement? Réalité ou phantasme de la décadence?
Le rêve américain est mort
Le constat que l'on peut faire avec le plus de certitude, c'est celui de la mort de l'American Dream. Les Américains sont conscients des limites du concept d' "opportunity", cette chance à saisir qui peut faire de chacun un "self-made man" épanoui et dynamique. Comme l'explique une jeune femme noire dans le documentaire "Kings of the world", l' "opportunity" est avant tout affaire de relations, de réseaux et de couleur de peau. On pense alors à l'échec criant du "melting pot" et au communautarisme qui segmente, socialement autant que spatialement, la société américaine contemporaine. Et que deviennent ceux qui ne peuvent saisir ces opportunités (par définition momentanées)? Ils sont jugés responsables de leur échec dans un système de représentation où chaque individu est libre de choisir sa vie et qui nie donc le poids des paramètres sociaux...
Où est passé l' "American way of life" quand toute une partie de la population ne peut bénéficier de protection sociale et doit cumuler les emplois (pour travailler jusqu'à 60heures voire plus par semaine) pour survivre et se hisser au-dessus du seuil de pauvreté? Désormais, nombre d'Etats-uniens regardent vers l'Europe dont ils envient la qualité de vie. Et çela au moment où les Français élisent le chantre du modèle américain pour les gouverner...
Des symboles de puissance mis à mal
L'image la plus marquante est bien sûr celle de l'effondrement des Twin Towers le 11 septembre 2001: le territoire états-unien est violé, touché en son coeur pour la première fois de manière aussi flagrante. La première puissance militaire du monde s'enlise en Afghanistan et en Irak: les Etats-Unis ne parviennent plus à incarner le camp du "monde libre" et leur fébrilité militaire révèle la faiblesse de l'Empire qui risque d'être débordé par la multiplication des fronts (voir la question du nucléaire iranien).
Quel est le modèle que propose aujourd'hui la superpuissance au monde? L'obésité, l'over-dose ont supplanté l'abondance, l'impérialisme belliciste a supplanté la défense de la démocratie et de la liberté... A l'image des Romains décadents qui se faisaient vomir pour continuer à manger, les jeunes Etats-uniennes souffrent d'anorexie et de boulimie, par rejet et comme par peur de l'obésité, étrange reflet de la société de consommation où l'injonction consiste à produire et à consommer plus, toujours plus...
Enfin, c'est toute la doctrine Monroe qui est remise en cause suite à la série d'élections qui a agité l'Amérique latine. Celle-ci manifeste son refus de l'hégémonie états-unienne et origanise non pas une résistance, mais une opposition. On peut parler d'un véritable Printemps de l'Amérique latine au Vénézuela, en Bolivie, au Brésil, au Chili... Quel avenir pour l'ALENA dans ces conditions?
Un colosse aux pieds d'argile
On le voit, les contradictions internes à la société états-unienne sont nombreuses: ségrégation ethnique, sociale et spatiale, décompositon lente du corps social à coup de villes privées et de ghettos... Le débat démocratique est réduit à la portion congrue, les "deux partis uniques" n'ayant qu'un rôle de machine électorale et d'agence de pub géante pour les candidats à la Présidence.
Il faut ajouter à cela les déficits budgétaire et commercial du pays qui voit se dresser face à lui de nouvelles puissances: l'Union européenne, l'Inde, la Chine...
Les Etats-Unis semblent parvenus au bout d'un cycle: ils sont devenus une puissance destructrice, de l'environnement comme des hommes (à l'extérieur et à l'intérieur de leurs frontières); rongés par leurs contradictions internes, fragilisés au plan international, ils ont surtout perdu leur âme, le sens de ce qui fait d'eux (encore pour un temps) une puissance. La chute du bloc soviétique fut le premier pas vers cette perte de sens (les Etats-Unis ayant besoin d'un ennemi, d'un contre-modèle pour exister, ce qui explique la croisade lancée par Bush contre l'axe du mal et le terrorisme), le paroxysme d'un modèle de développement capitaliste fondé sur la croissance infinie et le travail comme valeur sociale centrale est un second pas risquant de faire trébucher le colosse qui vacille déjà sur son piédestal...
