Texte libre

« L’ambition de notre société n’est pas le développement économique ou l’accumulation de biens, mais le développement de l’ensemble de la société. Un développement collectif et durable, qui s’accompagne d’une amélioration des conditions de vie et de la mise à disposition pour tous des ressources matérielles et immatérielles nécessaires pour permettre à chacun de vivre pleinement son humanité et sa citoyenneté active. La répartition des biens, des revenus, l’accroissement du niveau d’éducation et de santé de l’ensemble de la population, la capacité à maîtriser la violence, l’accès et la qualité des services publics, la vitalité de la vie sociale et démocratique, le degré d’égalité entre hommes et femmes, le respect de l’environnement, la maîtrise par les individus de leur temps, la qualité de vie, l’accès à la Culture, la sécurité économique... sont autant d’indicateurs qui permettent de mesurer la véritable richesse d’un pays ». (Dominique Méda)

Vendredi 16 Mai 2008

"Pouvoir d'achat"! C'était LE mot de la campagne électorale, c'est l'expression magique qui envahit les discours, les journaux, les débats... C'est le mot à la mode pour promettre, s'indigner, critiquer, espérer... « Pouvoir d'achat », « Croissance » et « Consommation » constituent aujourd'hui la sainte Trinité de l'idéologie économiste triomphante. Mais plus que jamais, le « pouvoir d'achat » est censé être la clef magique qui nous ouvrira les portes de la prospérité, de la joie et du bonheur. Le problème de ces expressions devenues banales, anodines, « doxiques », c'est qu'on oublie d'y penser à force de les prononcer à tout bout de champ, exactement comme l'on finit par oublier le sens originel d'une formule magique: le signifié, dans l'incantation magico-religieuse, perd toute importance au profit du signifiant qui se soutient lui-même.

Arrêtons-nous un instant pour essayer d'analyser cette expression, beaucoup moins neutre qu'il n'y paraît:

  • « pouvoir », synonyme de puissance, de possibilité. Le pouvoir, indissociable de la liberté, est ce qui permet de, ce qui donne la possibilité de...

  • « d'achat », synonyme de consommation. Militer pour le « pouvoir d'achat », c'est donc donner le pouvoir/la liberté de consommer, donner des armes aux petits soldats de la société de consommation.

L'expression semble alors oxymorique: donner du « pouvoir d'acahat », c'est avant tout donner la liberté de s'enfermer dans le système production-consommation qui réduit l'individu à sa seule dimension économique. L'invasion du « pouvoir d'achat » dans notre vie quotidienne signe une nouvelle victoire de l'idéologie libérale: on ne s'adresse pas aux citoyens mais aux consommateurs, on soumet le langage et le politique à la logique économ-ique/iste. Le « pouvoir d'achat » est d'abord synonyme d'aliénation (langagière, sociale).

D'aucuns ont même opposé le pouvoir d'achat au pouvoir de vivre, le seul qui permet à l'homme de s'épanouir dans la multiplicité de ses dimensions. Le nouvel humanisme que nous recherchons pour contrer la logique néo-libérale mondialisée doit mettre au centre de sa réflexion cette notion du pouvoir vivre, qui comprend une dimension:

  • économique et sociale: on ne peut pas vivre sans un salaire décent, qui permette à chacun d'évoluer dans des conditions d'existence décentes. Les milliers de personnes qui fouillent les poubelles des magasins parisiens ne sont pas des consommateurs auxquels il manque le « pouvoir d'achat » qui leur permettrait de se procurer ces produits dans les rayons de ces mêmes magasins, mais des êtres humains, des citoyens dont le revenu ne permet pas de vivre dans la dignité

  • environnementale: les pollutions et les maladies de civilisation qu'elles engendrent menacent aujourd'hui directement le pouvoir (de) vivre.

  • sociétale: le pouvoir vivre, c'est aussi, nous l'avons dit, permettre à l'individu de s'épanouir dans la pluralité des activités qui composent sa vie, c'est donner du temps, donner l'espace social et politique nécessaire au déploiement et à l'épanouissement de ces activités.

Le pouvoir vivre n'est pas quantitatif, il est qualitatif. Alors que le pouvoir d'achat est négatif (il correspond à une dépense pour posséder un objet source de frustration parce qu'incapable de fournir le bonheur que la consommation promet), le pouvoir vivre est positif (il vise un épanouissement, un accomplissement, une plénitude). Le pouvoir vivre est peut-être le mot clef d'une politique de civilisation, de sobriété et de convivialité, une politique réellement humaniste libérée du triple dogme défini par Utopia (la société de consommation, le mythe de la croissance, la centralité de la valeur travail).

publié par Cyril dans: Sujets de société
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Commentaire

Je trouve intéressante l' analyse plus poussée de l'expression "pouvoir d'achat" mais je trouve qu'il faudrait peut-être nuancer la vision noire que tu proposes. Il me semble que c'est la croyance excessive en le "pouvoir d'achat" qui en fonde les excès et les dérives. Le pouvoir d'achat est aussi, et ce n'est pas rien, synonyme d'indépendance, d'émancipation, la joie grâce à son premier salaire de pouvoir avoir des objets à soi, issus du fruit de son travail. La propriété n'est pas toujours négative (non je ne suis pas une sarkoziste cachée). Il faut un pouvoir d'achat intelligent et non indécent mais je n'en ferai pas la bête noire absolue. Par l'exemple l'émancipation de la femme a été vue comme réellement concrète quand elles ont pu avoir leurs propres comptes en banque et ainsi s'acheter leurs propres affaires, leurs appartements et ainsi de suite. Ce qui fait du pouvoir d'achat une source d'erreurs c'est la perception qu'en ont les gens comme si l'extension maximale du pouvoir d'achat offrait une extension maximale du bonheur ce qui est évidemment faux. Il y a donc une importance excessive et presque absurde accordée au pouvoir d'achat tant par le gouvernement que par les gens eux-mêmes. Disons qu'il faudrait désenchanter la vision que nous en avons et porter un regard plus critique sans non plus tomber dans l'excès de "à mort le pouvoir d'achat". le libéralisme en fait simplement un mauvais usage. Enfin, tout ça n'est qu'une réflexion au fil de la plume. Bisous
Commentaire n° 1 posté par: Morgane le 16/05/2008 - 20:30:31
Fichtre !
Commentaire n° 2 posté par: Nadine, enrichissante contribution le 17/05/2008 - 16:36:26
Mai je suis tout à fait d'accord avec toi Morgane. Seulement, je crois peut-être plus au pouvoir des mots et à la colonisation insidieuse des esprits par une idéologie via le langage. Finalement, le "pouvoir d'achat" est inclus dans le pouvoir vivre: il doit être un moyen et non une fin (ce que suggère l'usage abusif et presque magique de l'expression que nous interrogeons ici).
Commentaire n° 3 posté par: Cyril le 19/05/2008 - 10:07:16
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