"Pouvoir d'achat"! C'était LE mot de la campagne électorale, c'est l'expression magique qui envahit les discours, les journaux, les débats... C'est le mot à la mode pour promettre, s'indigner, critiquer, espérer... « Pouvoir d'achat », « Croissance » et « Consommation » constituent aujourd'hui la sainte Trinité de l'idéologie économiste triomphante. Mais plus que jamais, le « pouvoir d'achat » est censé être la clef magique qui nous ouvrira les portes de la prospérité, de la joie et du bonheur. Le problème de ces expressions devenues banales, anodines, « doxiques », c'est qu'on oublie d'y penser à force de les prononcer à tout bout de champ, exactement comme l'on finit par oublier le sens originel d'une formule magique: le signifié, dans l'incantation magico-religieuse, perd toute importance au profit du signifiant qui se soutient lui-même.
Arrêtons-nous un instant pour essayer d'analyser cette expression, beaucoup moins neutre qu'il n'y paraît:
-
« pouvoir », synonyme de puissance, de possibilité. Le pouvoir, indissociable de la liberté, est ce qui permet de, ce qui donne la possibilité de...
-
« d'achat », synonyme de consommation. Militer pour le « pouvoir d'achat », c'est donc donner le pouvoir/la liberté de consommer, donner des armes aux petits soldats de la société de consommation.
L'expression semble alors oxymorique: donner du « pouvoir d'acahat », c'est avant tout donner la liberté de s'enfermer dans le système production-consommation qui réduit l'individu à sa seule dimension économique. L'invasion du « pouvoir d'achat » dans notre vie quotidienne signe une nouvelle victoire de l'idéologie libérale: on ne s'adresse pas aux citoyens mais aux consommateurs, on soumet le langage et le politique à la logique économ-ique/iste. Le « pouvoir d'achat » est d'abord synonyme d'aliénation (langagière, sociale).
D'aucuns ont même opposé le pouvoir d'achat au pouvoir de vivre, le seul qui permet à l'homme de s'épanouir dans la multiplicité de ses dimensions. Le nouvel humanisme que nous recherchons pour contrer la logique néo-libérale mondialisée doit mettre au centre de sa réflexion cette notion du pouvoir vivre, qui comprend une dimension:
-
économique et sociale: on ne peut pas vivre sans un salaire décent, qui permette à chacun d'évoluer dans des conditions d'existence décentes. Les milliers de personnes qui fouillent les poubelles des magasins parisiens ne sont pas des consommateurs auxquels il manque le « pouvoir d'achat » qui leur permettrait de se procurer ces produits dans les rayons de ces mêmes magasins, mais des êtres humains, des citoyens dont le revenu ne permet pas de vivre dans la dignité
-
environnementale: les pollutions et les maladies de civilisation qu'elles engendrent menacent aujourd'hui directement le pouvoir (de) vivre.
-
sociétale: le pouvoir vivre, c'est aussi, nous l'avons dit, permettre à l'individu de s'épanouir dans la pluralité des activités qui composent sa vie, c'est donner du temps, donner l'espace social et politique nécessaire au déploiement et à l'épanouissement de ces activités.
Le pouvoir vivre n'est pas quantitatif, il est qualitatif. Alors que le pouvoir d'achat est négatif (il correspond à une dépense pour posséder un objet source de frustration parce qu'incapable de fournir le bonheur que la consommation promet), le pouvoir vivre est positif (il vise un épanouissement, un accomplissement, une plénitude). Le pouvoir vivre est peut-être le mot clef d'une politique de civilisation, de sobriété et de convivialité, une politique réellement humaniste libérée du triple dogme défini par Utopia (la société de consommation, le mythe de la croissance, la centralité de la valeur travail).