Voici un extrait du Temps de la fin, ouvrage que Günther Anders (penseur et militant anti-nucléaire) écrivit pour réagir au nouvel ordre mondial organisé autour de la menace nucléaire. Plus largement, Günther Anders n'a eu de cesse de réfléchir sur la place et le statut de l'être humain dans la société contemporaine (voir L'obsolescence de l'homme)
« Une comparaison synoptique de l'attente de l'apocalypse dans le christianisme apostolique avec l'actuelle attente de la fin rendra cette dernière plus claire. Elles ont en commun ce qui suit:
1) Autrefois, la tâche principale consistait à faire comprendre aux contemporains qu'ils ne vivaient pas dans une époque quelconque, mais dans un délai (...) Il en va de même aujourd'hui
2) Autrefois, la fin attendue se heurtait à l'incroyance générale ou même à la moquerie. « Sachez (...) que dans les derniers jours, il viendra des moqueurs (...) qui diront: 'Où est la promesse de son avènement?' ». Il en va de même aujourd'hui
3) Autrefois, on considérait (Paul, en particulier) qu'entre la mort sur la Croix et le retour, le monde n'avait fait qu'exister encore. Il en va de même aujourd'hui. Entre Hiroshima et la guerre nucléaire totale, le monde existe encore, il ne fait qu'exister encore.
4) Autrefois, il avait fallu empêcher qu'on ne se méprenne sur le sens des non-avènements du retour et du royaume (ou, mieux, qu'on ne le comprenne pas bien) et qu'on ne les interprète comme des preuves établissant la fausseté de ce qui avait été annoncé. C'est à cela qu'ont visé tous les efforts intellectuels et en particulier ceux de Paul pour expliquer que le monde n'existait plus et qu'il avait changé, pour montrer que la situation eschatologique était en fait déjà « là »; pour expliquer en fin de compte aux croyants que le bouleversement avait déjà commencé ou que tout l'homme qui était mort était déjà racheté en Christ. Il en va de même aujourd'hui. Car, aujourd'hui aussi, il est nécessaire d'empêcher qu'on ne se méprenne sur le fait que la catastrophe n'a toujours pas eu lieu et qu'on n'y voie une preuve établissant son impossibilité réelle, qu'on ne prenne le « pas encore » pour le « jamais ». Aujourd'hui aussi, nous devons réunir tous nos efforts intellectuels pour nier que le monde existe encore et qu'il n'a pas changé, pour faire reconnaître des faits actuels comme des signes et démontrer que la situation eschatologique a en fait déjà commencé.
Elles diffèrent sur les points suivants:
1) Autrefois, on attendait une fin qui ne venait pas. (...) Aujourd'hui, elle est au contraire objectivement justifiée. Comparé à l'attente actuelle de la fin, le discours des apôtres sur l'apocalypse n'est que pure imagination. Nous ne parlons pas métaphoriquement lorsque nous qualifions ce qui nous attend d' « apocalyptique »; vu depuis notre situation, c'est le discours qu'on tenait autrefois sur la « fin » qui est métaphorique.
2) Autrefois, on considérait la fin comme quelque chose dont l'homme était seulement responsable. Cette fois-ci, la fin est en revanche quelque chose de directement accompli par l'homme. Autrefois, on considérait que la fin attendue avait pour cause notre faute. Cette fois-ci, notre faute consiste précisément dans la production même de la fin.
3) Le message de l'époque était plutôt réjouissant. Il disait: « Le futur a déjà commencé ». Le message d'aujourd'hui est au contraire tout simplement effrayant. Il dit: « L'absence de futur a déjà commencé ».
4) Autrefois, l'espérance eschatologique avait constituait l' « Histoire ». L'antique caractère cyclique du temps, qui empêchait toute historicité, était désormais dépassé du fait que ce qui n'était pas encore arrivé courait droit devant, dans une voie à sens unique, à la rencontre du « royaume ». Nous, en revanche, c'est la fin de l'Histoire que nous envisageons à travers notre attente de la fin. (...)
5) Autrefois, il était nécessaire d'assurer les « frères » déçus par le non-avènement de la fin que celui qui était mort au monde avait sa fin derrière lui et vivait déjà racheté en Christ. Notre tâche aujourd'hui est au contraire d'empêcher, en informant, que nous ne nous trouvions réellement déjà dans la situation eschatologique, d'empêcher que l'eschaton [le dernier moment] n'arrive vraiment.
5') Aujourd'hui, le problème moral se pose d'une façon totalement nouvelle du fait que nous devons vivre sous la menace d'une situation apocalyptique que nous avons nous-mêmes créée. Si nous sommes confrontés à une tâche morale, ce n'est pas parce qu'avec la rupture du royaume que nous devons attendre, nous devons également nous attendre (...) au jugement de Dieu ou du Christ, mais parce que c'est nous-mêmes qui, par notre propre action (...) décidons si notre monde continuera à exister ou non. Au-delà de la question de savoir si le monde continuera à exister ou non, après son éventuelle fin, nous n'attendons- et c'est, comme nous l'avons dit, la première fois que cela arrive- aucun royaume de Dieu, nous n'attendons tout simplement rien. »
Commentaire
http://www.koreus.com/files/200407/bombe_atomique.html
Je suis d'accord avec toi Nadine, et je crois que G. Anders, en parlant d' "apocalypse nucléaire", saisit et assume la dimension irrationnelle, voire phantasmatique de l'expression.
Néanmoins, s'il s'agit d'une croyance, elle est effectivement objectivement fondée. De plus, les deux apocalypses correspondent à deux croyances de nature tout à fait différente.
Enfin, ce que G. Anders analyse plus particulièrement dans ce livre n'est pas tant la réalisation effective de la guerre nucléaire mondiale que l'évolution radicale du statut ontologique de l'homme à partir du moment où celle-ci est techniquement possible. L'homme devient obsolète, son être au monde et à l'humanité change profondément. N'assiste-t-on pas finalement à l'apocalypse de l'humanisme?
Je m'explique. La bombe nucléaire existe, évidemment. Il y a donc une probabilité d'explosion. Mais combien de personnes vivent réellement dans la peur d'une apocalypse atomique ? L'idée est, à mon avis, bien plus étroitement associée aux nombreux films catastrophe (américains) qui exploitent le thème de l'explosion nucléaire, qu'à une véritable angoisse. Disons que le cinéma en a fait un mythe, peut-être même qu'il a eu une fonction cathartique. Un film comme Doctor Strangelove (au sous-titre évocateur : "how I learned to stop worrying and love the bomb") témoigne d'un traumatisme américain encore frais après les explosions au Japon et, malgré son cynisme, il peut être susceptible d'alimenter la peur de la bombe atomique (on est confronté à une armée américaine tout aussi effrayante de bêtise et de désuétude que le gouvernement qui la commande, et qui met accidentellement en route une attaque nucléaire). Mais la réutilisation du même thème dans des daubes de l'acabit de Nosebleed où Jackie Chan (!!!) sauve New York d'une bombe atomique -c'est l'exemple le plus ridicule que j'ai en tête- ne décrédibilise-t-elle pas la réalité ?... Surtout qu'il est tentant d'édulcorer une réalité aussi effrayante, d'autant plus qu'elle est "objectivement prouvée", en la laissant macérer dans un bain de fiction.
D'un point de vue un peu plus sérieux, on peut, certes, admettre que les viles plaisanteries de Mahmoud Ahmadinejad, parfait méchant de film Hollywoodien qui ferait rire sur un écran,et qui rêve visiblement de (faire) sauter Israël, déclenchent une nouvelle vague de peur du nucléaire. Mais il me semble que, dans ce cas précis, la peur de l'apocalypse par la voie atomique se confonde avec la peur de la victoire du fondamentalisme musulman sur l'héritage chrétien de l'Ouest. La dénonciation du fait qu'un personnage aussi potentiellement dangereux que le président iranien détienne la bombe atomique, révèle à mon sens la peur des Occidentaux d'une civilisation (et d'une religion) qu'ils connaissent mal. En effet, George W. Bush s'est-il prouvé moins dangereux que Monsieur Ahmadinejad ? Pourtant qui a contesté sa légitimité à détenir le pouvoir nucléaire ?
J'ai parlé de croyance à propos de la crainte d'une apocalypse nucléaire parce que je crois que c'est une peur qui en cache d'autres. Idée simpl(ist)e. Et c'est paradoxalement une peur qui ne concerne que ceux qui prennent le temps d'y penser en profondeur, ou bien ceux qui ignorent tout de la question.
De toute façon, je te rappelle que le Godzilla des temps modernes, c'est le manque de pouvoir d'achat. Flipper à cause du nucléaire, c'est has been.