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« L’ambition de notre société n’est pas le développement économique ou l’accumulation de biens, mais le développement de l’ensemble de la société. Un développement collectif et durable, qui s’accompagne d’une amélioration des conditions de vie et de la mise à disposition pour tous des ressources matérielles et immatérielles nécessaires pour permettre à chacun de vivre pleinement son humanité et sa citoyenneté active. La répartition des biens, des revenus, l’accroissement du niveau d’éducation et de santé de l’ensemble de la population, la capacité à maîtriser la violence, l’accès et la qualité des services publics, la vitalité de la vie sociale et démocratique, le degré d’égalité entre hommes et femmes, le respect de l’environnement, la maîtrise par les individus de leur temps, la qualité de vie, l’accès à la Culture, la sécurité économique... sont autant d’indicateurs qui permettent de mesurer la véritable richesse d’un pays ». (Dominique Méda)

Mercredi 21 Mai 2008
 Voici un extrait du Temps de la fin, ouvrage que Günther Anders (penseur et militant anti-nucléaire) écrivit pour réagir au nouvel ordre mondial organisé autour de la menace nucléaire. Plus largement, Günther Anders n'a eu de cesse de réfléchir sur la place et le statut de l'être humain dans la société contemporaine (voir L'obsolescence de l'homme)

« Une comparaison synoptique de l'attente de l'apocalypse dans le christianisme apostolique avec l'actuelle attente de la fin rendra cette dernière plus claire. Elles ont en commun ce qui suit:

1) Autrefois, la tâche principale consistait à faire comprendre aux contemporains qu'ils ne vivaient pas dans une époque quelconque, mais dans un délai (...) Il en va de même aujourd'hui

2) Autrefois, la fin attendue se heurtait à l'incroyance générale ou même à la moquerie. « Sachez (...) que dans les derniers jours, il viendra des moqueurs (...) qui diront: 'Où est la promesse de son avènement?' ». Il en va de même aujourd'hui

3) Autrefois, on considérait (Paul, en particulier) qu'entre la mort sur la Croix et le retour, le monde n'avait fait qu'exister encore. Il en va de même aujourd'hui. Entre Hiroshima et la guerre nucléaire totale, le monde existe encore, il ne fait qu'exister encore.

4) Autrefois, il avait fallu empêcher qu'on ne se méprenne sur le sens des non-avènements du retour et du royaume (ou, mieux, qu'on ne le comprenne pas bien) et qu'on ne les interprète comme des preuves établissant la fausseté de ce qui avait été annoncé. C'est à cela qu'ont visé tous les efforts intellectuels et en particulier ceux de Paul pour expliquer que le monde n'existait plus et qu'il avait changé, pour montrer que la situation eschatologique était en fait déjà « là »; pour expliquer en fin de compte aux croyants que le bouleversement avait déjà commencé ou que tout l'homme qui était mort était déjà racheté en Christ. Il en va de même aujourd'hui. Car, aujourd'hui aussi, il est nécessaire d'empêcher qu'on ne se méprenne sur le fait que la catastrophe n'a toujours pas eu lieu et qu'on n'y voie une preuve établissant son impossibilité réelle, qu'on ne prenne le « pas encore » pour le « jamais ». Aujourd'hui aussi, nous devons réunir tous nos efforts intellectuels pour nier que le monde existe encore et qu'il n'a pas changé, pour faire reconnaître des faits actuels comme des signes et démontrer que la situation eschatologique a en fait déjà commencé.

Elles diffèrent sur les points suivants:

1) Autrefois, on attendait une fin qui ne venait pas. (...) Aujourd'hui, elle est au contraire objectivement justifiée. Comparé à l'attente actuelle de la fin, le discours des apôtres sur l'apocalypse n'est que pure imagination. Nous ne parlons pas métaphoriquement lorsque nous qualifions ce qui nous attend d' « apocalyptique »; vu depuis notre situation, c'est le discours qu'on tenait autrefois sur la « fin » qui est métaphorique.

2) Autrefois, on considérait la fin comme quelque chose dont l'homme était seulement responsable. Cette fois-ci, la fin est en revanche quelque chose de directement accompli par l'homme. Autrefois, on considérait que la fin attendue avait pour cause notre faute. Cette fois-ci, notre faute consiste précisément dans la production même de la fin.

3) Le message de l'époque était plutôt réjouissant. Il disait: « Le futur a déjà commencé ». Le message d'aujourd'hui est au contraire tout simplement effrayant. Il dit: « L'absence de futur a déjà commencé ».

4) Autrefois, l'espérance eschatologique avait constituait l' « Histoire ». L'antique caractère cyclique du temps, qui empêchait toute historicité, était désormais dépassé du fait que ce qui n'était pas encore arrivé courait droit devant, dans une voie à sens unique, à la rencontre du « royaume ». Nous, en revanche, c'est la fin de l'Histoire que nous envisageons à travers notre attente de la fin. (...)

5) Autrefois, il était nécessaire d'assurer les « frères » déçus par le non-avènement de la fin que celui qui était mort au monde avait sa fin derrière lui et vivait déjà racheté en Christ. Notre tâche aujourd'hui est au contraire d'empêcher, en informant, que nous ne nous trouvions réellement déjà dans la situation eschatologique, d'empêcher que l'eschaton [le dernier moment] n'arrive vraiment.

5') Aujourd'hui, le problème moral se pose d'une façon totalement nouvelle du fait que nous devons vivre sous la menace d'une situation apocalyptique que nous avons nous-mêmes créée. Si nous sommes confrontés à une tâche morale, ce n'est pas parce qu'avec la rupture du royaume que nous devons attendre, nous devons également nous attendre (...) au jugement de Dieu ou du Christ, mais parce que c'est nous-mêmes qui, par notre propre action (...) décidons si notre monde continuera à exister ou non. Au-delà de la question de savoir si le monde continuera à exister ou non, après son éventuelle fin, nous n'attendons- et c'est, comme nous l'avons dit, la première fois que cela arrive- aucun royaume de Dieu, nous n'attendons tout simplement rien. »

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