Texte libre

« L’ambition de notre société n’est pas le développement économique ou l’accumulation de biens, mais le développement de l’ensemble de la société. Un développement collectif et durable, qui s’accompagne d’une amélioration des conditions de vie et de la mise à disposition pour tous des ressources matérielles et immatérielles nécessaires pour permettre à chacun de vivre pleinement son humanité et sa citoyenneté active. La répartition des biens, des revenus, l’accroissement du niveau d’éducation et de santé de l’ensemble de la population, la capacité à maîtriser la violence, l’accès et la qualité des services publics, la vitalité de la vie sociale et démocratique, le degré d’égalité entre hommes et femmes, le respect de l’environnement, la maîtrise par les individus de leur temps, la qualité de vie, l’accès à la Culture, la sécurité économique... sont autant d’indicateurs qui permettent de mesurer la véritable richesse d’un pays ». (Dominique Méda)

Lundi 09 Juin 2008

Voici un extrait de L'âme humaine, petit essai rédigé par le brillant Oscar Wilde.

« Car la reconnaissance de la propriété privée a vraiment nui à l'individualisme, l'a obscurci, en confondant l'homme avec ce qu'il possède. Elle l'a complètement fourvoyé. Lui a assigné comme objectif le gain, non l'élévation de soi. L'homme a cru qu'il importait d'avoir, ignorant qu'il importe d'être. La véritable perfection de l'homme réside non en ce qu'il a, mais en ce qu'il est. La propriété privée a broyé l'individualisme véridique pour en ériger un faux. Elle a empêché l'individualisme d'une partie de la communauté en l'affamant, la détournant sur de mauvais chemins et en l'étouffant. L'homme est tellement avide de biens matériels que nos lois ont toujours puni plus sévèrement les atteintes aux biens que les atteintes à la personne, et que la propriété demeure la clé d'une citoyenneté sans réserve, même si l'habileté nécessaire pour gagner de l'argent est tout bonnement démoralisante. Dans une communauté comme la nôtre, où la propriété confère d'immenses distinctions, position sociale, honneurs, respect, titres, et autres agréments, l'homme, qui est naturellement ambitieux, se consacre à l'accumulation des biens, et continue inlassablement d'amasser alors qu'il a déjà obtenu plus que ce qu'il désirait, plus qu'il ne pourra utiliser, apprécier, voire connaître. L'homme se tue au travail pour acquérir des biens matériels, ce qui n'a rien de surprenant au vu des énormes avantages qu'il peut en tirer. Regrettons que la société soit ainsi faite qu'elle a dirigé l'homme vers une impasse où il est incapable de développer ce qu'il recèle de beauté, de noblesse, de délicatesse, où il ignore tout des véritables plaisirs de la vie. Il s'y trouve aussi en grande insécurité. N'importe quel négociant prospère peut être – est souvent - à tout moment de sa vie à la merci d'événements qu'il ne maîtrise pas. Que le vent souffle du mauvais côté, que brusquement le temps change, que quelque incident survienne, et son navire peut sombrer, ses spéculations boursières s'effondrer, et il se retrouvera pauvre, ayant perdu sa position sociale. Or, rien ne devrait pouvoir nuire à un homme, sauf lui-même. Rien ne devrait pouvoir le dépouiller. Ce qu'un homme possède vraiment est en lui. Ce qui est hors de lui ne saurait avoir la moindre importance.

Avec la suppression de la propriété privée, nous devrions connaître un individualisme sincère, superbe et vigoureux. Personne ne perdra plus son existence à entasser des biens matériels, et leurs symboles. On vivra, et vivre est ce qu'il y a de plus rare au monde. La plupart des gens existent, voilà tout. »

3 analyses à méditer:

1) Sortir la notion d'individualisme de la sphère libérale et économique pour fonder un individualisme altruiste, socialiste, qui n'engendre pas la guerre de tous contre tous mais permet à chacun d'exprimer son être profond au sein même de  la société.

2) Développer politiquement une conception artistique de la vie: sortir du matérialisme en fondant la société sur l'être et sur les êtres. Cette idée rejoint la problématique d'émancipation qui est au coeur de la gauche alternative.

3) Engager une critique du matérialisme indissociable d'une remise en cause de la logique du « toujours plus » qui sous-tend aujourd'hui l'idéologie de la croissance infinie.

Commentaire

Gauche alternative, tu es sûr ? C'est plutôt un doux parfum d'anarchisme (le beau, le vrai) qui embaume mes narines à cette lecture d'Oscar Wilde... Ca s'appelle l'individualisme altruiste, une de mes théories préférées en philosophie politique (ok, c'est partiellement moi qui l'ai inventée à partir des déformations opérées par mon esprit sur des textes que je ne comprends qu'à moitié.)
N'empêche, ça vaut le détour et c'est surtout très simple. Même pas besoin d'explications, pas vrai ?
Commentaire n° 1 posté par: Nadine le 10/06/2008 - 11:22:08

Tu fais des raccourcis Nadine! L'individualisme ici revendiqué par Oscar Wilde a pu se retrouver dans ce que l'on appelle la "pensée 68": on a en effet distingué à l'époque les demandes sociales (socio-économiques plus précisément) des demandes "artistes" ou sociétales (liberté de choisir sa vie, émancipation, lutte contre l'autoritarisme, le patriarcat...). Or, il ne s'agissait pas là d'une offensive anarchiste mais d'un passage de la concurrence dans l'individualisme à l'individualité dans la coopération. On rejoint ainsi cette synthèse entre l'individu et le collectif qui semble animer ta philosophie personnelle, et qui à mon avis, est un boulevard idéologique et politique pour ce que j'appelle la gauche alternative.


Quelques exemples concrets: la réduction du temps de travail, pour permettre à chacun de gérer ses temps de vie et d'activité, de s'épanouir dans ses multiples dimensions d'être humain, peut se faire dans le cadre d'un Etat fort  tout en correspondant à des aspirations individuelles.


Il existe un espace entre individualisme libéral et individualisme anarchiste, celui de ce que l'on continue à appeler l'individualité dans la coopération.

Commentaire n° 2 posté par: Cyril le 10/06/2008 - 14:08:18
Ok, ok, j'alimente le débat.

L'anarchisme "beau, vrai" que j'évoque est en fait un anarchisme "revu, corrigé" par la lecture que je n'ai pas faite de Proudhon ni de Bakounine. Mais ce que j'ai retenu des cours et conversations que j'ai pu avoir là-dessus (l'essentiel de ce que je sais sur l'anarchisme, je l'ai appris avec notre professeur de l'année dernière, certainement pas avec celui que nous quittons tout juste !) et qui me semble constituer l'essence de la pensée anarchiste, c'est cet individualisme collectif. Il se caractérise en particulier (mais pas seulement) par le retrait symbolique des anarchistes du corps politique à proprement parler : ne pas voter (voire ne même pas s'inscrire sur la liste électorale), i.d. se déresponsabiliser des tournures politiques prises par le pays, me semble un acte hautement individualiste (garder bonne conscience, sauver sa morale, au détriment de l'avenir politique de la collectivité). Pourtant, cet acte symbolique est un acte collectif qui rassemble la... hum, disons "communauté des anarchistes" autour d'un idéal commun : l'avènement de l'anarchisme comme seul salut politique possible pour  la communauté humaine.
Tu sais quoi ? J'arrête de parler de ce que je ne connais que trop mal  :-)

En tout cas, l'idée d'un individualisme de gauche ne me semble pas une découverte. Toutes les mesures sociales favorables à l'individu (tu parles toi-même de la réduction du temps de travail) ont été prises par des gouvernements de gauche (certes pas alternative). Et la droite te dira à sa façon que ces mesures (celle-là en particulier) n'ont pas été positives pour la collectivité...
Commentaire n° 3 posté par: Nadine le 13/06/2008 - 10:56:01
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