Texte libre

« L’ambition de notre société n’est pas le développement économique ou l’accumulation de biens, mais le développement de l’ensemble de la société. Un développement collectif et durable, qui s’accompagne d’une amélioration des conditions de vie et de la mise à disposition pour tous des ressources matérielles et immatérielles nécessaires pour permettre à chacun de vivre pleinement son humanité et sa citoyenneté active. La répartition des biens, des revenus, l’accroissement du niveau d’éducation et de santé de l’ensemble de la population, la capacité à maîtriser la violence, l’accès et la qualité des services publics, la vitalité de la vie sociale et démocratique, le degré d’égalité entre hommes et femmes, le respect de l’environnement, la maîtrise par les individus de leur temps, la qualité de vie, l’accès à la Culture, la sécurité économique... sont autant d’indicateurs qui permettent de mesurer la véritable richesse d’un pays ». (Dominique Méda)

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Lundi 21 Juillet 2008

La mythologie du secret était déjà à l’œuvre il y a un an, lors du premier Secret Story. La majorité des secrets renvoyait alors le spectateur au thème de la métamorphose.

Le premier secret découvert fut celui d’Erwann, candidat qui souhaitait changer de sexe, et dont la transformation physique était en cours : il incarnait le phantasme de l’androgyne, voire de l’hermaphrodite.
Gabriel (ambiguïté du sexe de l’ange) était quant à lui l’instrument de la Voix (divine ?) dans le jeu. Précisons que Gabriel portait un signe religieux clairement identifiable, comme s’il jouait lui-même avec son nom et le rôle qu’on lui avait attribué dans la maison des secrets.
Il rejoint en cela le groupe des personnages Janus.

Les personnages Janus
Laly était flic mais strip-teaseuse la nuit.
Un autre candidat, présenté comme l’intello de la maison, était aussi escort boy.
Ces secrets étaient fondés sur une capacité de transformation, de métamorphose, de travestissement.

Le trouble des identités
Au trouble des identités sexuelles s’ajoutait le jeu des identités cachées : Maxime, fils d’Henri Leconte, Xavier, mari de Tatiana et Tatiana, épouse de Xavier.
La mise en scène des triplées au début de l’émission (elles devaient se relayer l’une après l’autre dans la maison comme si elles ne représentaient qu’une seule et même candidate) fut également significative. Comme nous l’avons déjà remarqué dans l’article précédent, la révélation est donc indissociable d’une reconnaissance (dans tous les sens du terme).
Comme dans les grands cycles mythologiques, les liens secrets étaient avant tout des liens de parenté proches…

Que penser des secrets d’Ophélie et de Marylin, respectivement playmate et naturiste ? Toutes les deux se mettent à nu, jouent avec l’être et le paraître, l’identité voilée et dévoilée…

Que penser de l’opposition violente qui s’est peu à peu dessinée entre Tatiana (la blonde) et Laly (la brune) ? Ne nous a-t-on pas rejoué la sempiternelle rivalité entre l’héroïne claire et l’héroïne sombre ?

Mardi 08 Juillet 2008

Les secrets que les candidats de Secret Story doivent s’efforcer de cacher, si certains sont insolites, s’avèrent finalement assez banals. En effet, la quasi-totalité d’entre eux ne font que renvoyer le spectateur à un noyau mythologique qui imprègne la pensée occidentale depuis des siècles. Chaque candidat incarne un type, un personnage (mythique) dont il joue (plus ou moins consciemment) le rôle.

Les personnages en contact avec un autre monde
Le prêtre anglican : le prêtre est par éminence en contact avec un au-delà, un monde invisible au commun des mortels. Il est celui qui peut entrer en communication avec des réalités surnaturelles.

Le médium : comme le prêtre, la fonction du médium est bien d’assurer un lien entre deux mondes. Dans la maison des secrets, le médium prend une nouvelle dimension : il devient incarnation du jeu lui-même (l’œil-logo de l’émission pourrait être son totem), peut-être même le double du spectateur qui connaît les secrets que protègent les autres candidats.

Le croque-mort : le mot « mort » n’apparaît pas pour rien dans la formulation de ce secret. Là encore, ce personnage est en contact avec l’au-delà, avec la réalité la plus terrifiante et la plus mystérieuse. La mort constitue également un thème mythique important dans la maison des secrets…

Les héros, les survivants
Le héros, demi-dieu, est précisément celui qui a affronté la mort, et qui l’a vaincue. Il fut donc lui aussi en contact avec l’autre monde. La figure du survivant est donc très proche de celle du héros.

Le survivant du tsunami : le candidat dont le secret est à lire dans le tatouage dorsal aurait survécu au tsunami de 2006. Héros au corps grec, il a traversé l’épreuve de l’eau, l’image même de la vague géante faisant référence à un imaginaire mythologique. Cette épreuve initiatique se laisse déchiffrer sur son corps, sous la forme de mystérieux signes. Le corps du héros devient le support même de sa vie, le parchemin sur lequel s’inscrit son exploit (les constellations ne représentent-elles pas le corps de héros grecs ?).

Le candidat qui vit avec une balle dans la tête aurait survécu à une fusillade dans un collège canadien. Le héros porte dans son corps les stigmates de la mort à laquelle il a échappé. Le survivant a passé l’épreuve du feu, celle de la folie meurtrière et monstrueuse, celle aussi du crime de masse. Comme dans l’épopée, le héros (être d’exception) ne se soustrait pas à une mort personnelle, il transfigure un destin collectif en dépassant les qualités des hommes ordinaires : c’est la signification même de la survie.

Les amours secrètes : de Platon à Don Juan
On ne compte plus les couple (vrais ou faux là n’est pas la question) qui hantent la maison des secrets. L’histoire d’un couple dans Secret Story peut se résumer en trois étapes :
1) une désunion apparente : les deux candidats (dont l’union est secrète) sont séparés par et dans le jeu

2) la révélation du secret ne se dissocie pas d’une scène de reconnaissance, au cours de laquelle les amoureux se retrouvent : ils se reconnaissent et le public les reconnaît

3) la réunion des amants séparés : on retrouve ici le schéma platonicien inversé ou prolongé (les deux amoureux sont unis sous forme de boule avant d’être séparés par la foudre de Zeus et d’errer à la recherche l’un de l’autre). On notera que dans le mythe platonicien, les couples originellement inséparables sont aussi bien hétéro qu’homosexuels…

Don Juan : la survivance du mythe est incarnée de manière évidente par le candidat aux 780 conquêtes, tableau de chasse impressionnant s’il en est… Il serait intéressant d’analyser l’évolution du mythe, recyclé par la télé réalité…

La scène reconnaissance
La scène de reconnaissance, où s’opère le passage de l’ombre à la lumière, est aussi une scène de dévoilement. Cet épisode fondateur de nombreux mythes constitue un rituel incontournable de Secret Story. Chaque secret révélé donne lieu à une véritable scène de reconnaissance.
En cela, la candidate qui cache son identité de princesse nous renvoie à l’histoire d’Anastasia, survivante (elle aussi) du massacre de la famille du tsar de Nicolas II. On rechercha alors la princesse déchue et l’on dut démasquer de nombreuses usurpatrices… Ce secret n’est donc pas sans évoquer d’autres contes ou fresques historiques…

Samedi 31 Mai 2008

Considérons l'hypothèse suivante: la décadence se caractérise par un goût prononcé pour le naturel qui ressemble à l'artificiel. Ainsi dans le roman "A Rebours" de Huysmans, le héros Des Esseintes se passionne-t-il pour les fleurs naturelles qui  ont l'air de l'artifice, du faux...

Le rapport que les sociétés contemporaines entretiennent avec le corps et ses représentations me semble relever de la même logique. L'artifice (le maquillage, le vêtement, la chirurgie esthétique...) n'a plus pour fonction de souligner, rehausser, révéler la beauté naturelle d'un corps de chair et d'os (le rouge à lèvres, après tout, ne fait qu'imiter la couleur naturelle des lèvres). Aujourd'hui, le corps doit s'artificialiser, nier sa naturalité et se confondre avec un canon dont la virtualité est affirmée. Le personnage de l'androgyne, qui marque les périodes de décadence, peut nous aider à comprendre ce phénomène (le chanteur de "Tokyo Hotel" constituerait en cela l'archétype de l'androgyne contemporain). L'androgyne, tout en demeurant un être naturel, fait de chair et d'os (le chanteur du groupe en question suscite le désir physique de ces nombreuses fans), s'est détaché de son irréductible naturalité, celle du sexe. Que l'on ne se méprenne pas sur le sens de cet article: loin de moi l'idée de stigmatiser les signes d'une époque décadente, mon analyse est purement esthétique et n'a aucune prétention moral(isant)e.

Le beau corps serait donc naturel mais proche à s'y méprendre d'une anti-nature froide et désinvolte. N'est-ce pas ce qui se joue autour du coprs "anorexique" que l'on exhibe sur les podiums? Ce corps à la maigreur extrême est finalement ambivalent: en essayant de s'éloigner des fonctions vitales et triviales (ce corps ne se remplit (nourrit) pas plus qu'il n'a besoin de se vider, parce qu'il n'a rien en trop), le corps "anorexique" révèle toute sa natualité (les os saillants rappellent avec force les réalités biologiques qui sous-tendent cette apparente superficialité).

Nos sociétés, obsédées par la propreté et la perfection plastique, ne sont-elles pas en train de renverser le rapport nature-culture qui prévalait jusque là dans les représentations du corps? Ce renversement, esthétiquement et philosophiquement passionnant, est aussi socialement et politiquement dangereux. La société, parce qu'elle exerce une pression de plus en plus forte sur les corps (via le psychisme des individus), risque désormais de broyer ces fleurs aux couleurs figées sous le vernis d'une marque déposée...

 

Vendredi 16 Mai 2008

"Pouvoir d'achat"! C'était LE mot de la campagne électorale, c'est l'expression magique qui envahit les discours, les journaux, les débats... C'est le mot à la mode pour promettre, s'indigner, critiquer, espérer... « Pouvoir d'achat », « Croissance » et « Consommation » constituent aujourd'hui la sainte Trinité de l'idéologie économiste triomphante. Mais plus que jamais, le « pouvoir d'achat » est censé être la clef magique qui nous ouvrira les portes de la prospérité, de la joie et du bonheur. Le problème de ces expressions devenues banales, anodines, « doxiques », c'est qu'on oublie d'y penser à force de les prononcer à tout bout de champ, exactement comme l'on finit par oublier le sens originel d'une formule magique: le signifié, dans l'incantation magico-religieuse, perd toute importance au profit du signifiant qui se soutient lui-même.

Arrêtons-nous un instant pour essayer d'analyser cette expression, beaucoup moins neutre qu'il n'y paraît:

  • « pouvoir », synonyme de puissance, de possibilité. Le pouvoir, indissociable de la liberté, est ce qui permet de, ce qui donne la possibilité de...

  • « d'achat », synonyme de consommation. Militer pour le « pouvoir d'achat », c'est donc donner le pouvoir/la liberté de consommer, donner des armes aux petits soldats de la société de consommation.

L'expression semble alors oxymorique: donner du « pouvoir d'acahat », c'est avant tout donner la liberté de s'enfermer dans le système production-consommation qui réduit l'individu à sa seule dimension économique. L'invasion du « pouvoir d'achat » dans notre vie quotidienne signe une nouvelle victoire de l'idéologie libérale: on ne s'adresse pas aux citoyens mais aux consommateurs, on soumet le langage et le politique à la logique économ-ique/iste. Le « pouvoir d'achat » est d'abord synonyme d'aliénation (langagière, sociale).

D'aucuns ont même opposé le pouvoir d'achat au pouvoir de vivre, le seul qui permet à l'homme de s'épanouir dans la multiplicité de ses dimensions. Le nouvel humanisme que nous recherchons pour contrer la logique néo-libérale mondialisée doit mettre au centre de sa réflexion cette notion du pouvoir vivre, qui comprend une dimension:

  • économique et sociale: on ne peut pas vivre sans un salaire décent, qui permette à chacun d'évoluer dans des conditions d'existence décentes. Les milliers de personnes qui fouillent les poubelles des magasins parisiens ne sont pas des consommateurs auxquels il manque le « pouvoir d'achat » qui leur permettrait de se procurer ces produits dans les rayons de ces mêmes magasins, mais des êtres humains, des citoyens dont le revenu ne permet pas de vivre dans la dignité

  • environnementale: les pollutions et les maladies de civilisation qu'elles engendrent menacent aujourd'hui directement le pouvoir (de) vivre.

  • sociétale: le pouvoir vivre, c'est aussi, nous l'avons dit, permettre à l'individu de s'épanouir dans la pluralité des activités qui composent sa vie, c'est donner du temps, donner l'espace social et politique nécessaire au déploiement et à l'épanouissement de ces activités.

Le pouvoir vivre n'est pas quantitatif, il est qualitatif. Alors que le pouvoir d'achat est négatif (il correspond à une dépense pour posséder un objet source de frustration parce qu'incapable de fournir le bonheur que la consommation promet), le pouvoir vivre est positif (il vise un épanouissement, un accomplissement, une plénitude). Le pouvoir vivre est peut-être le mot clef d'une politique de civilisation, de sobriété et de convivialité, une politique réellement humaniste libérée du triple dogme défini par Utopia (la société de consommation, le mythe de la croissance, la centralité de la valeur travail).

Lundi 12 Mai 2008

Nous connaissons tous le célèbre adage humaniste, qui prône l'éducation des corps parallèlement à celle des esprits. Il est vrai que la période humaniste se caractérise par un retour au corps, à son étude, à sa représentation (évolutions dans la peinture, dans la sculpture). Aujourd'hui, il semble que notre gouvernement se soit inspiré de ces très classiques préceptes puisqu'il choisit d'augmenter le nombre d'heures de sport à l'école primaire tout en refusant de donner à l'enseignement artistique et civique la place qui leur revient.

Cette mesure pose à mon avis la question de la part du sport dans notre système éducatif. Cette part, depuis des années, n'a cessé d'augmenter: on ne compte plus au primaire les rencontres sportives entre les écoles qui s'ajoutent aux heures déjà prévues dans l'emploi du temps. Un collégien et un lycéen ont plus d'heures de sport que d'éducation civique dans une semaine (en Terminale, 2h d'EPS pour ½ heure d'ECJS [éducation civique, juridique et sociale]). Il ne s'agit ni de rayer le sport des programmes scolaires, ni même de nier les vertus de ces cours (qui sont avant tout moyens de libérer les énergies). Néanmoins, je crois que le temps de la démagogie doit cesser dans ce domaine, je crois qu'il faut avoir le courage et l'honnêteté intellectuelle de regarder la réalité en face:

  • le nombre d'heures de cours n'est pas extensible: alors qu'il est urgent de renforcer les connaissances indispensables à la constitution d'une culture de base commune à tous les citoyens (Français, Maths, Histoire-Géo...), est-il pertinent que les élèves de 6° (dont une part croissante éprouve des difficultés à lire et à écrire correctement le Français) consacrent 4 heures de leur temps scolaire à l'EPS?
  • les vertus pédagogiques souvent avancées pour défendre le sport, telles que le respect de la règle, le travail en équipe, le respect de l'autre etc. sont loin d'être spécifiques à l'éducation physique mais sont au contraire communes à l'ensemble des disciplines scolaires... On peut même se demander quelles sont les vertus éducatives concrètes de l'EPS dont l'enseignement ne semble avoir aucun effet sur les phénomènes de sédentarisation et d'obésité...

  • alors que de nombreux élèves pratiquent déjà un sport à l'extérieur de l'école ou dans le cadre de l'établissement (après ou entre les heures de cours) grâce à l'UNSS (dont l'encadrement est assuré par les professeurs d'EPS), est-il judicieux de consacrer tant d'heures à l'EPS (4h en 6°, 3h de la 5° à la 3° puis 2h au lycée) quand les enseignements artistiques et culturels sont bannis des programmes communs?

  • en effet, dans tous les lycées de France, les élèves souhaitant étudier, pratiquer le théâtre, l'art plastique, le cinéma, l'histoire des arts doivent choisir l'option correspondante, toutes ces disciplines étant exclues du tronc commun et de plus en plus menacées en tant qu'options.

    Il ne s'agit pas là d'engager une lutte idéologique contre le sport à l'école mais de poser la question de l'enseignement artistique et culturel, honteusement négligé, délaissé, abandonné, alors qu'il est indispensable pour tout développement intellectuel et capital pour l'avenir. Voici donc quelques propositions:

  • conserver l'EPS dans le tronc commun mais la ramener à 2h30 en 6°, à 2h de la 5° à la 3° et à 1h30 au lycée. Les élèves qui veulent faire plus de sport le peuvent dans le cadre de l'UNSS et du sport-étude.

  • convertir les heures ainsi libérées en cours d'éducation civique (parent pauvre de notre système scolaire) indispensables dans une société où la crise citoyenne est manifeste, et en initiation à l'histoire des arts (la musique et l'art plastique étant déjà enseignés au collège).

  • repenser les priorités de notre système éducatif: est-il juste et pertinent qu'un élève de terminale littéraire ait autant d'heures de LV2 que d'EPS dans son emploi du temps? N'est-il pas scandaleux que les disciplines artistiques soient ainsi mis au ban de l'école de la République, alors qu'elles permettent aux élèves, au moins aussi bien que le sport, de s'exprimer autrement, de manière ludique et originale, de découvrir une passion, de se découvrir un talent?

La société contemporaine a sacralisé le sport et les sportifs. Le rôle de l'école de la République n'est pourtant pas d'obéir démagogiquement aux diktats des modes et du conformisme social. Le rôle et la dignité de l'école de la République consistent d'abord à donner à tous un accès égal à une culture commune (cette culture est aussi artistique), socle d'une démocratie saine et sereine... Plus que jamais, nous sommes en devoir de relever ces défis et de mettre à l'honneur des disciplines parfois mises à mal ou ringardisés par l'air du temps. N'oublions pas que l'idéal humaniste plaçait aussi en son coeur la connaissance et la pratique des arts...

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